Spécialité de l'article : Remèdes
Parution du 14/09/2026 pour la lettre n° 121
Édouard Broussalian est une figure aussi brillante que sulfureuse de l’homéopathie contemporaine. Médecin, traducteur infatigable des textes fondateurs, il a largement contribué à faire connaître aux homéopathes francophones une littérature anglophone. Enseignant des textes fondamentaux, il s’est toujours posé en défenseur d’une pratique fidèle à l’héritage de Hahnemann : l’homéopathie classique. Il n’a jamais hésité à défendre ses convictions, quitte à s’attirer quelques coups de griffe. Il le fait avec une liberté de ton qui lui est propre, volontiers provocatrice, parfois irrévérencieuse, mais toujours assumée. Alors, lorsqu’il annonce aujourd’hui avoir créé, avec l’aide de l’intelligence artificielle, une encyclopédie entièrement nouvelle de l’homéopathie, une chose au moins mérite d’être reconnue : son esprit visionnaire !
Depuis près de trente ans, le Dr Broussalian accumule, traduit, compare, annote et confronte les grandes matières médicales et les textes homéopathiques. Hering, Kent, Vermeulen, Lippe, Sankaran et bien d’autres ont nourri ce travail de fond. Les livres se sont couverts de notes, les fichiers Word se sont multipliés, jusqu’à faire naître l’idée d’une matière médicale véritablement synthétique, permettant de retrouver rapidement l’essentiel d’un remède.
L’intelligence artificielle a finalement permis de donner corps à cette ambition. Mais l’originalité du projet ne réside pas dans la quantité vertigineuse de données rassemblées : elle réside dans la manière de les faire dialoguer.
Une encyclopédie qui ne se contente pas de chercher des mots
La faiblesse de nombreuses recherches informatiques est connue : elles retrouvent des mots. Or un malade ne parle pas nécessairement le langage d’un répertoire. Il raconte. Il décrit une sensation, une peur, une colère, une situation, une image parfois difficile à enfermer dans une rubrique. L’Encyclopédie cherche précisément à franchir cette barrière. La machine ne cherche plus seulement une correspondance de mots : elle tente de saisir le sens de ce qui est dit. À ce jour, l’encyclopédie rassemble déjà 1 673 monographies, en français, anglais et allemand. Surtout, elle met en relation ces textes avec le répertoire, faisant communiquer deux univers : d’un côté la richesse et la profondeur de la matière médicale ; de l’autre, la structure très codifiée du répertoire.
Le répertoire n’est pas mort. Il est simplement remis à sa place.
Edouard Broussalian connaît parfaitement le répertoire. Il a notamment publié une traduction complète du Kent et travaille depuis des décennies sur ses structures, ses ajouts et ses incohérences.
Son idée est simple : le répertoire est un formidable index, mais un index reste un index. Il ne peut retrouver que ce qui a été inscrit dans ses rubriques. Il peut donc être extraordinairement précis tout en passant à côté d’un remède qui n’y figure pas.
C’est ici que l’intelligence artificielle peut changer la donne. L’encyclopédie peut comparer directement un cas avec les textes de matière médicale, même lorsque le remède recherché n’apparaît pas dans les rubriques correspondantes. C’est une différence considérable.
L’encyclopédie ne prétend pas prescrire à la place du praticien. D’ailleurs il vaut mieux être un homéopathe aguerri pour pouvoir s’en servir, savoir rentrer les symptômes essentiels et ceux qui sont les plus rares et particuliers. Pouvoir valoriser les symptômes serait particulièrement intéressant.
L’encyclopédie propose des pistes, compare des images, rapproche des symptômes, indique les points qui mériteraient d’être vérifiés, fait des diagnostics différentiels et laisse finalement la décision à l’humain. Autrement dit : elle ne cherche pas à remplacer le clinicien, mais à augmenter son champ de vision. Et c’est probablement la meilleure manière d’utiliser l’IA : le praticien reste maitre de sa stratégie face à son patient.
Pour l’instant, cinq portes d’entrée dans l’encyclopédie :
• Les fiches de médicaments, avec le génie du remède et une synthèse de sa matière médicale joliment présentée
• La recherche par le sens : on tape ce que le patient dit, et le corpus répond par ressemblance d’idées
• Le navigateur de répertoire, par rubrique ou par remède
• L’analyseur de cas l’IA travaille le cas et propose des pistes de remèdes avec pertinence ...
• La page de réflexion : des suggestions de questions à poser au patient
Grâce au travail réalisé avec le Dr Daniel Saelens (de l’École Belge d’Homéopathie) et son immense bibliothèque, l’encyclopédie dispose désormais d’une bibliothèque de 2 259 ouvrages et volumes de revues, couvrant deux siècles de littérature, et de près de 1,2 million de passages indexés et interrogeables par le sens.
Voilà qui change l’échelle du projet. Ouvrages anciens, éditions différentes, textes anglais, allemands et français, auteurs parfois oubliés : toute cette littérature devient soudain beaucoup plus facile à explorer.
On regrette cependant de ne pas pouvoir encore remonter directement à la source.
Pour le chercheur, comme pour le passionné d’histoire de l’homéopathie, les synthèses des fiches de médicaments donnent surtout envie d’aller plus loin. Qui a observé cela ? Quand ? Dans quel ouvrage ? Quel auteur est à l’origine de cette information ? De quand date la pathogénésie, qui a expérimenté tel médicament ?
Pouvoir ouvrir le texte original, lire les mots de l’auteur et replacer l’observation dans son contexte serait un véritable prolongement de l’outil. C’est probablement l’une des évolutions que l’on aimerait le plus voir apparaître : passer naturellement de la fiche synthétique à la source primaire : bref, avoir accès au background sur lequel est construit l’Encyclopédie.
Le projet est encore jeune et son auteur ne cherche d’ailleurs pas à masquer ses imperfections. Le répertoire est en cours de correction, certaines correspondances seront améliorées, les valorisations affinées, les familles et les règnes mieux reconnus. Une encyclopédie imprimée est terminée lorsqu’elle sort de l’imprimerie. Celle-ci, au contraire, peut continuer à évoluer, elle est dynamique.
Un outil pour les praticiens… mais pas encore pour toutes les bourses
Il reste néanmoins une réserve importante. Pour l’instant, cette encyclopédie demeure relativement coûteuse. C’est sans doute le principal paradoxe du projet : vouloir ouvrir une immense bibliothèque et élargir l’accès au savoir, tout en proposant un outil encore peu accessible à une grande partie des praticiens, et plus encore aux étudiants. On peut espérer qu’avec le développement du projet, l’augmentation du nombre d’utilisateurs et la mutualisation des coûts, son prix devienne plus abordable.
Car si cette encyclopédie tient ses promesses, son intérêt ne devrait pas être d’en faire un outil réservé à quelques spécialistes. Il serait au contraire formidable qu’elle puisse devenir un véritable outil de travail, accessible au plus grand nombre.
Pour l’instant, il faut donc la considérer pour ce qu’elle est : un projet encore en construction, parfois déroutant, certainement perfectible, mais remarquablement ambitieux.
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